Les universités Breizhmer sont souvent des moments où l’ascenseur émotionnel fonctionne à plein, et la 7e édition, tenue le 14 novembre dernier à Saint-Quay-Portrieux, l’a encore bien illustré, entre témoignages revigorants et nouvelles plombantes.
Spyros Fifas est la mémoire vive scientifique de l’évolution de la pêcherie de coquille Saint-Jacques en baie de Saint-Brieuc. Le chercheur brestois de l’Ifremer, néo-retraité, a passé plus de 40 ans à l’étudier, depuis son arrivée en France en 1983 et sa thèse en 1991, consacrée au bivalve. Si tout se passe pour le mieux de nos jours entre les pêcheurs costarmoricains et l’institut, cela n’a pas toujours été aussi apaisé. Dans la première table ronde, « Les activités halieutiques protectrices des milieux marins », Spyros Fifas a rappelé des épisodes plus « électriques », lorsque les chercheurs, sur le terrain depuis 1965 et la première campagne d’évaluation en baie de Saint-Brieuc, ont habilement suggéré d’augmenter le diamètre des anneaux des dragues de 72 à 85 millimètres, puis à 97 millimètre. D’abord hostiles, les pêcheurs ont ensuite admis le bien-fondé de ces mesures, dans le cadre d’une gestion locale avant-gardiste du gisement (temps de pêche limité, licences, passage obligatoire en criée dès 1978…). Aurait-on une telle biomasse exploitable record si l’engin traînant qu’est la drague, que d’aucuns vouent aux gémonies, avec le chalut de fond, avait un impact délétère sur le milieu marin ? Sylvain Cornée, mytiliculteur et président du comité régional conchylicole de Bretagne nord, a aussi pu citer tous les services écosystémiques de son activité, sentinelle du milieu marin, notamment sur la qualité de l’eau. Il s’inquiète toutefois de menaces qui pèsent sur la profession au sujet d’interdictions potentielles liées aux herbiers à zostères, si leur protection s’étend radicalement alors qu’il peut y avoir compatibilité. Deux extraits vidéo sont venus rythmer cette première table ronde, dont l’un illustre le projet Rehpar, sur la réintégration de l’huître plate en rade de Brest, avec un point d’étape encourageant (70 % de taux de survie sur les modules ensemencés).
Une autre table ronde – « Biodiversité et activités halieutiques : un avenir en commun » – était aussi dédiée à l’interrogation de la biodiversité en y intégrant la vision des professionnels, souvent invisibilisée. Auparavant, un hommage appuyé a été rendu par Olivier Le Nezet, président du CNPMEM, à l’ex-ministre du secteur, Agnès Pannier-Runacher, invitée d’honneur. La députée du Pas-de-Calais est revenue sur les avancées et succès de l’Unoc de Nice. « Depuis 15 ans, elle a été la ministre no 1 », certifie Olivier Le Nezet, qui est aussi coprésident de Breizhmer, tout en ajoutant une phrase elliptique : « C’est un peu plus compliqué maintenant… » Les oreilles de la nouvelle ministre Catherine Chabaud ont-elles sifflé à Boulogne, où elle effectuait sa première visite de terrain, ce même vendredi ?
Jacques Doudet, secrétaire général du CRPMEM Bretagne, autre mémoire vive côté organisations professionnelles, a relaté le débat interne « houleux », dans les années 2010, quant à leur participation aux différentes missions environnementales telles que Natura 2000. Une chaise vide aurait pu signifier subir, alors le choix a été fait d’un « covoiturage, même si on ne va pas au même endroit ». Une séquence avec un élève du lycée maritime de Paimpol, mettant en question le chalutage de fond face à la ligne, permettra à Olivier Le Nezet de déconstruire la « diabolisation hâtive » du chalut : « Ce n’est pas l’engin qui est nocif, ce sont les mauvaises pratiques. »
C’est un parcours administratif de la combattante que la Bigoudène Louise Coïc, 28 ans, copatronne et armatrice du dragueur-caseyeur côtier Den Heliga, à Loctudy, a pu exposer au cours de la table ronde dédiée à l’installation. Il aura fallu plus de six mois de rendez-vous et paperasses diverses pour officialiser l’achat du bateau et la co-installation avec son conjoint Yoann. Un véritable plaidoyer pour encourager l’intégration des femmes à la pêche, qui souffre tant d’un manque de main-d’œuvre. Une autre femme, Virginie Métayer, ex-aide-soignante et copatronne à Saint-Quay avec son mari, évoquera sa reconversion réussie, à 40 ans.
Autant de séquences vivifiantes, avant d’aborder la dernière, sur le Brexit 2e round. Et là, l’horizon en Manche est potentiellement sombre : « Les Anglais sont en train de nous la faire à l’envers », selon Cédric Porcher, de l’armement éponyme. Sous couvert d’accords de pêche reconduits jusqu’en 2038 pointeraient des scuds très lourds de conséquences pour la flottille française, avec une multiplication d’AMP excluantes dans les eaux anglaises. Le tableau actuel du mareyage – touché de plein fouet par le Brexit no 1 – qu’a dressé Guénolé Merveilleux pourrait encore s’aggraver. La filière peut certes compter sur ses relais politiques comme la députée européenne Isabelle Le Callennec, rapporteuse permanente de la commission pêche sur le Brexit et assidue des universités Breizhmer mais les négociations avec les Anglais s’annoncent encore très rudes.
Lionel Flageul